1979. Retour vers l'ouest...
Par Admin le Samedi, juin 23 2007, 19:46 - Histoires de Manuel - Lien permanent

Je mes sens immédiatement en confiance avec Alberto et Aziz.
Alberto roule une bonne partie de la matinée et, hasard, on s'arrête au bord
du lac, près de Karlstad, pour casser la croûte.
Je me fais un auto-contrôle rapide. Bilan : guéri. J'ai tourné la page.
Déjà ! La tristesse s'est évaporée. Adieu A...(prononcer O...) et
A...
Après une courte sieste à la fin du repas, on reprend la route, pour
s'arrêter quelques kilomètres plus loin, à un marché.
Je les aide à vider la voiture et installer les étals.
—Tu nous joues quelque chose ?
The lunatic is -encore- in the grass.
Mais, peu à peu, mis en confiance par l'indifférence du public, des chalands
qui lorgnent distraitement la marchandise, je me laisse aller à des
improvisations rythmiques, tribales.
Et je me fais plaisir.

Quand on a fini de remballer, Alberto me demande de prendre le relais, au
volant. Il m'indique le chemin, sur la carte, et me demande de le prévenir
quand on arrivera à ...
On prend des petites routes, s'arrête pour le repas du soir, au bord de la
route, d'une forêt.
La nuit ne va pas tarder à arriver. Eux deux se concertent sur le meilleur
endroit pour la passer. On a encore deux-trois heures de route avant d'y
arriver.
Je roule dans l'obscurité absolue d'une forêt épaisse, à peine découpée par
le sillon de la route.
Je ne vois qu'une bande étroite, pâlement éclairée par les phares jaunâtres
de la vieille voiture fatiguée.
Dans ce silence total, d'où n'émerge que le ronronnement du moteur, j'ai une
allucination.
Un monstre vient d'apparaître sur la route.
Une sorte de Quasimodo maladroit sur quatre pattes, reste brièvement dans la
lumière, puis disparaît dans un déhanchement.
Je freine de toutes mes forces et tout se qui était sur la lunette arrière
part valser dans l'habitacle et sur Alberto et Aziz, assoupis sur la banquette
arrière.
—Qu'est ce qui se passe ? Qu'est ce qu'il y a ?
—Un monstre. J'ai vu un monstre, là !
—Un monstre ? Où ?
J'indique l'endroit, devant nous, maintenant vide.
—Qu'est ce que tu as vu, exactement ?
—Je ne sais pas. Je n'ai jamais rien vu de semblable. Une sorte de cheval
tordu et difforme, en plus grand.
Ils rient.
Ils se tordent de rire tous les deux.
Ils me regardent, sans doute encore pâle de ma frousse, et repartent de plus
belle. Ils pleurent de rire.
—Un monstre ! Ah, ah, ah, ah, ah !
—Tu as vu un élan ! Ah, ah, ah, ah, ah !
—Il avait de cornes, des bois, sur sa tête ?
—Non. Une grosse tête. Comme un cheval enflé.
—Une femelle. Une femelle élan. Rassure-toi, c'est l'heure où ils sortent
des sous-bois pour manger.
Nous repartons, moi toujours au volant, mais l'oeil aux aguets, au cas où un
autre élan traverserait brusquement la route.
Nous arrivons un peu plus tard à destination, une petite auberge fondue dans
le noir.
Nous y passons la nuit.
