1979. Sur la route des Lacs.
Par Admin le Dimanche, juin 17 2007, 23:05 - Histoires de Manuel - Lien permanent
Vous ai-je dit qu'il faisait chaud, ce printemps-là ?
Il faisait très chaud ce printemps là !
Je m'approche, lentement, du but présumé de mon voyage. Karlstad. La ville où
vivent les deux Suédoises, Ässa (prononcez Ossa) et Agnetta.
Non, je n'éxagère pas.
Combien d'entre vous vont commencer à prononcer ASSA, dès que j'arrêterai de
dire qu'il faut prononcez Ossa ? Hein ?
Bon, je me dirige vers le centre de la Suède. J'ai pris le bus pour sortir de
Göteborg, jusqu'à une petite ville, dont je ne veux pas me rappeler le nom
(allez, les littéraires...).
Je me souviens que, dans la rue principale d'une très petite ville, j'ai
flippé. Je marchais, et au détour d'une ruelle, m' est apparue une bande de
bickers, Hell's Angels, avec croix gammées, motos d'enfer et mines de
circonstance. Une trentaine de brutes, d'apparence du moins, et du reste aussi,
si tu veux mon avis. Je n'en menais pas large, pendant que je m'obligeais à
continuer à marcher, l'air dégagé, avec mes bagages, guitare et sacs, sous
leurs regards appuyés. Tout ça sans un mot.
Road Movie. Le voyage forme la jeunesse.
Je suis sorti de cette petite ville, à pied, avec l'intention de faire du stop.
Personne ne passait. L'air était lourd et dense. Mes vêtements me collaient à
la peau.
Je me souviens d'un pont sur l'eau. Je me souviens de m'être arrêté sur ce pont
et contemplé un instant de me laisser aller à la rage qui me vrillait depuis un
temps les entrailles, d'empoigner ces bagages et tout balancer -tout, sauf la
guitare- dans l'eau, rivière ou lac, je ne sais plus. La raison a été plus
forte.
Je me suis assis à l'ombre, un peu plus loin. Je réfléchissais.
Voilà, la première fois que j' étais seul, ailleurs, sans repères. Hors de mon
environnement. Je me suis senti plein de joie et plein de terreur, les deux
mêlés. Je n'avais pas encore appris à pleurer et les émotions me faisaient
trembler des pieds à la tête. Heureux et malheureux, les deux ensembles. Je me
sentais béni, mais avec la possibilité qu'il s'agisse d'un piège ourdi je ne
sais où ni par Qui, dans le but de me perdre.
Une voiture arrivait enfin sur la route. Je me suis redressé et ai adressé le
signe. Elle s'est arrêtée.
Aujourd'hui je ne saurais dire qui conduisait, ma mémoire se souvient juste
d'impressions de lieux traversés. Petites villes, villages, beaux, paisibles.
Je me sentais mieux. Je me laissais guider en silence, perdu dans la pensée de
ce que je venais de découvrir de moi, peu avant. Troublé, de plus en plus par
le but véritable de ce voyage. Qu'est ce qui me poussait ? Etais-ce
vraiment l'envie (je ne connaissais pas le mot désir) de ces deux jeunes
femmes, Ässa (prononcez Ossa) et Agnetta ? Ou n'étaient-elles que le
prétexte pour autre chose ? Un mouvement que je devinais vivre, autonome,
à l'intérieur de moi.
Je suis descendu de la voiture et, cette nuit-là, j'ai fait étape dans une
Auberge de Jeunesse.
Demain, ce sera la dernière étape. L'arrivée au but.
Et voilà que, imperceptiblement, je le redoute.
M.