Je suis tombé amoureux d'une fille.
Anne, elle s'appelle. C'est une artiste, elle vit à la campagne, seule avec
ses deux grands chiens.
En rentrant du Maroc, j'ai retrouvé du boulot: installer des systèmes
d'alarme dans une petite boîte qui appartient à une vieille bourge. La boîte
s'appelle "SECURITERRE".
Les bureaux sont dans l'appart de la vieille. le matin on arrive, le gars
que je vais bientôt remplacer et moi, et elle nous reçoit en peignoir, en
minaudant, désabusée quand-même mais en montrant qu'elle est le boss. Tout ça
en même temps. Un escarpin de fer dans un soutien de (vieux) velours.
Dans un mois, j'aurai 22 ans et je dois, je dois, je dois quitter mes
parents. Je dois. Il le faut. Mais, comment dire ?
Il y a une loi non-dite mais profondément inscrite dans la tradition
familiale : on ne quitte la maison que marié. Et je n'ai aucune intention
de me marier.
Maintenant que j'ai du boulot, après tous ces mois d'errance, je décide
qu'il est enfin temps de bouger.

C'est un sous-sol, rue d' Espagne, dans le haut St-Gilles.
Deux pièces sombres avec vue partielle sur la rue d'un côté, et sur une
courette, de l'autre. Une courette un peu miteuse.
C'est pas cher. Trois mille, gaz et électricité inclus, et pas de bail ni de
provision.
Quelques meubles, une vieille cuisinière, cédés par une amie -merci
Rolande ! L'essentiel est là, crois-je.
Mais l'essentiel est que je n'ai encore rien annoncé à mes parents et je
mène une double vie pendant des semaines.
Le couple du rez s'engueule toute la journée, du moins celles que je passe
là, et se réconcilie bruyamment la nuit.
Je ne sais pas ce que je préfère.