
Je prends le train Karlstad - Stockholm. Je dois faire une escale après
Karlstad et changer de train.
Autant que ma carte Inter-Rail me serve à quelque chose.
Je suis un peu...découragé ?
La tournure que prennent les événements n’était pas prévue.
C’est à dire que rien n’était prévu, si ce n’est qu’un vague et puissant
désir sombre, lourd comme un orage, me poussait.
D’un souffle, Ässa (prononcer Ossa) vient de l’éparpiller dans l’air
scandinave.
Entraîné par les événements, je me laisser mener.
Stockholm, ville claire. Comme à Göteborg, je me fais royalement ignorer,
jusqu’à ce qu’une femme daigne s’arrêter et répondre à ma question.
—Le bateau-auberge ? It don’t exist anymore. He’s under the
water.
—What ? I don’t understand.
—He’s under the water. Broken. Finished. Over.
Coulé. Ässa (prononcer Ossa) est très forte en combat naval.
Je reste idiotisé par la nouvelle. Une demi-journée de train pour venir ici,
où je n’ai rien à y faire, pour apprendre ça. Je marche au hasard, vers les
quais. Voir la mer, au moins...
Il faut que je loge quelque part, cette nuit. Il y a d’autres auberges à
Stockholm, ça je le sais.
Je demande.
—Oh, yes. You have a nice one, the Af Chapman. Near from here. It’s a
ancient boat. Very nice.
—Yes but it’s broken. Under the water.
—What ? The boat ? No ! It’s there, just at few squares from
here.
—Are you shure ?
—Shure ? Of course, I’m shure ! I live near from it. I see it
every day.
Bon, c’est quoi cette histoire.
Coulé ou pas coulé ?
Je marche dans la direction que le gars m’a indiqué, et là, je l’aperçois.
Un grand voilier blanc.
C’est lui. Flottant. Vivant, dirais-je presque. La passerelle est baissée et
semble m’attendre.
La roue tourne. Les dieux vikings ont eu pitié de moi. Merci Thör, merci
Odin, merci Volvo. Je ne connais que ceux-là.

Après les formalités d’inscription, je m’installe dans ma chambre-cabine. Je
la partage avec d’autres personnes dont le temps a effacé de mon souvenir, le
visage et les formes.
Il y a moyen de prendre un repas, relativement bon marché, ce qui, pour moi,
est encore excessivement cher. Je compte chaque Couronne maintenant.
Je n’ai pas une once de graisse, en revanche. Si ma mère me voyait...
Pendant que je mange, deux gars viennent s’asseoir à la table d’à côté. Ils
discutent en espagnol.
Je ne peux m’empêcher de les dévisager, tellement je suis surpris d’entendre
parler ma langue maternelle.
—Tu comprends l’espagnol ?
—Oui. Je suis Espagnol.
—Salut alors. Je m’appelle Alberto, et lui c’est Aziz.
Alberto est Argentin. Il a fuit la dictature, ça fait trois ans qu’il est
là. Ils font du commerce lui et Aziz. Aziz est Algérien. Ils parlent en
espagnol entre eux et voyagent, achètent et revendent des vêtements et
colifichets, sur les marchés.
—Et toi ? Où vas-tu ?
—Par là...
Je fais un geste vague devant moi.
—Par là, c’est la mer. Tu sais nager, au moins ? Et une voiture, tu
sais la conduire ?
—Oui.
—Tu as ton permis ?
—Oui.
—Pourquoi tu viens pas avec nous ? On va en Norvège, à Stavanger, mais
lui, il conduit pas, et à deux ce serait plus confortable, on se relaierait. On
est des gens bien, on peut bien s’entendre.
—J’ai beaucoup de bagages.
—Combien ?
—Un grand sac à dos, un autre sac, ma guitare...
—Tu joues de la guitare ? Magnifique ! Tu pourras jouer sur les
marchés, pendant que nous, on vend. Ça te dis ?
—Oui, ça me tente.
—Estupendo ! On part demain matin très tôt. Six heures trente.
Stockholm est beaucoup trop chère. On doit partir d’ici avant qu’on dépense
tout ce qu’on a gagné...
—D’accord. Demain matin, je serai prêt.














